Le ruban de Belleville (1) : Casque d’or et gigolettes

Pauline

Cette semaine en passant par la bibliothèque, je suis tombée sur les Chroniques du Paris apache (1902-1905). Depuis longtemps maintenant que j’habite le nord-est parisien, je me demandais souvent qui étaient exactement ces jeunes « sauvages », ces ennemis publics du début du siècle dernier, qui mettaient apparemment à feu et à sang les boulevards de Belleville et Ménilmontant et faisaient frissonner les bonnes gens de Paris.

Le livre s’ouvre sur Les mémoires de Casque d’or, « égérie des apaches et prostituée célèbre ».
Casque d’Or, donc, raconte dans ces pages, du haut de ses 23 ans, et avec la gouaille de cette époque, ses amours, sur fond de « ruban », comme on appelle alors le trottoir. Quatre amours (ou cinq si l’on compte le passage un peu subi chez la belle Hélène), quatre « maris » comme elle le dit (sans maire ni curé s’entend) forgent la trame du livre : Le Matelot, Bouchon, Manda et Leca. Les deux derniers, deux chefs apaches, se la disputeront pour finir au couteau dans une bataille qui semble-t-il fit grand bruit à l’époque.
Son Manda, fièvreux jaloux, semble d’ailleurs laisser régulièrement des hommes sur le carreau (« Manda fouilla ses poches » dit-elle, en une jolie ellipse, avant qu’une ombre poignardée ne se dessine au loin sur le pavé).
Si elle fait bien quelques allusions aux aspects sordides du métier, le « turbin » sous la plume dessalée de Casque d’Or n’apparaît pas particulièrement triste. Elle passe assez rapidement sur les rafles et St Lazare (en un portrait plutôt cocasse du commissaire et de ses faibles pour certains appâts féminins), essaie de prendre avec humour l’hypocrisie de la police qui lui ferme les portes du théâtre et préfère parler avec attendrissent de ses clients « peu exigeants » que de ceux qui la dégoûtent.

Ce dont elle semble vouloir nous parler avant tout en fait, c’est de l’amour et de ces « maris », qui vivent certes un peu de ses charmes, sans qu’ils apparaissent véritablement sous les traits de souteneurs. Ses mémoires passent d’ailleurs parfois assez longuement à la deuxième personne. Elle s’adresse à son petit Matelot pour lui expliquer son départ brusque, elle interpelle longuement Manda, qu’elle voudrait sauver de la perpétuité, alors que se déroule son procès pour le meurtre de Leca. Si les pages s’assombrissent à un moment, c’est celui là.
Ailleurs elles se font primesautières souvent, espiègles ou effrontées parfois, élégantes peut-être en ne nous montrant la vie en ce qu’elle a de léger, amoureuses c’est certain.

On pourrait penser que la figure de la prostituée au grand cœur- les Pretty Woman, Mado (le très beau film de Sautet), Madame Rosa et autres Boche di Rosa (la belle chanson de Fabrizio Di André)- est un stéréotype tiré tout droit du fantasme masculin. Femme forte mais en détresse ou avatar maternel à l’amour infini, elle serait en tous les cas celle qui connaît les hommes, celles qui les aiment vraiment.

(Un film récent et assez confidentiel de Soderbergh, The girlfriend experience, était d’ailleurs intéressant en ce qu’il donne à voir une call girl de luxe. Froide, ambitieuse et matérialiste à l’extrême, elle n’incarne que l’avoir sous toutes ses formes et paraît absolument étrangère à tout autre amour que celui de sa personne et de ses vêtements- dont elle fait de fidèles description dans son journal. Le film a quelque chose de destabilisant pour le spectateur.)

Et pourtant, qu’elle s’inscrive dans une figure qui commence déjà à se dessiner, ou qu’il s’agisse d’un parole plus personnelle, dans le récit de Casque d’Or, il est tangible cet amour vibrant, tendre et généreux.
Ses mémoires m’ont d’ailleurs fait penser par moments au premier livre de Grisélidis Réal, autre courtisane, comme elle aimait s’appeler parfois, célèbre, née en 1929.

Grisélidis est connue pour avoir porté une revendication, pour avoir mené un véritable combat pour la reconnaissance des prostituées et de leurs droits. Mais avant qu’elle ne devienne « la catin révolutionnaire », ce qu’elle nous livre dans Le Noir est une couleur, où elle raconte ses années de cavale en Allemagne, c’est une autre forme de lutte. Une lutte pour la vie, une vie aussi précaire qu’intense, prégnante, palpitante, où la prostitution montrée parfois sous ses aspects les plus sinistres, n’efface jamais ses amours pour ses soldats américains, ses beaux noirs, auxquels elle se donne corps et âme.

La force vitale qu’elle dégage dans ces pages, l’amour qui s’y glisse, on les retrouve intacts, des décennies plus tard. Elle donne en 2001, quelques années avant sa mort, une interview à la radio suisse que je trouve de toute beauté. Le propos ne nous semble peut-être plus si révolutionnaire qu’il a pu l’être quand elle a mené ses premiers combats, mais il me semble difficile de ne pas tomber sous le charme de son énergie calme, de cette langue réfléchie et piquante à la fois, qui respecte sans jamais sermonner, de cette voix teintée d’une sagesse joyeuse. Elle a le mot juste, net. Le propos militant et ferme, sans jamais montrer cette véhémence déplacée, qui cherche à attirer l’attention à soi plus qu’à sa cause, de tant de militants. Et puis par moments, des petits regards coquets par en dessous, à la limite de l’œillade, sous sa jolie toque panthère.
« Il faut avoir de la tenue…vis à vis de soi et des autres » répond-elle au journaliste qui lui fait remarquer qu’elle est restée coquette.
Et elle est en effet profondément élégante dans le regard qu’elle pose sur le monde, les hommes, l’amour, les femmes.

http://archives.tsr.ch/player/personnalite-griselidisreal

Le Belleville d’aujourd’hui n’est pas un red district. Il n’a rien de Pigalle, de ses sex-shops à néons qui vacillent entre le pittoresque folklorique – à l’instar de la Butte Montmartre au-dessus, et le juste glauque- à l’image de l’œil torve des clients qui sortent des peep shows du boulevard. C’est le marché du sexe ostentatoire et outré, pour le touriste, mais pas seulement.

C’est encore autre chose que la rue St Denis et la prostitution sous ses atours plus traditionnels : maquillage outré, mini-jupe léopard, bas résille ou panoplie de secrétaire coquine. Je me demande d’ailleurs parfois, en voyant les habits de ces femmes, si ces signes-là sont vraiment affichés pour attiser le désir, s’ils servent à les signaler sans la moindre ambiguïté ou si au fond elles s’inscrivent dans une « tradition », si elles portent un « uniforme », qui protège aussi leur personne?

A Belleville, il n’y a plus d’apaches ni de gigolettes, mais des « communautés » qui s’entendent plus ou moins bien – c’est ainsi qu’on évoque le quartier en généra. Mais il y aussi ces prostituées chinoises, qui attendent sur les trottoirs ou arpentent le terre-plein central, avec leurs sacs à main cheap autour du poignet, leurs bottes à 15 euros et leurs blousons en faux sky des boutiques-qui-imitent-tout alentour. Elles ont des traits durs, sont peu maquillées, portent une jupe ou un short sur des leggings noirs brillants les jours de pluie, un simplejean parfois. Elle ne s’apprêtent pas beaucoup. Elles sont là sous leur parapluie, dans l’encadrement des portes du boulevard en plein midi comme en plein minuit.
Peut-être l’une d’elles écrit aussi ses mémoires en cachette. Peut-être un jour lira-t-on les mémoires d’une prostituée chinoise de Belleville. On n’y pense pas en passant. Pourtant, sait-on jamais. Il suffit d’un individu.

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